CE QUI ANIME
Mon travail de sculpture est nourri par un parcours trans-disciplinaire.
Il est question de corps, de mouvement et d’identités.
 
1983. Tout commence par un corps. Née fille dans un petit village du nord de la France. Enfant de classe sociale moyenne. Ma nourrice et meilleure amie, la télévision. Une identité construite sur une image, ou plutôt sur 25 images par seconde.
Une représentation de ce qu’il faut être et ne pas être, tout en zappant, vite, plus vite. Aussi vite, le sentiment d’appartenance au milieu culturel, politique, social et religieux que je connais devient trouble. Je me perds. Mon corps n’est rien d’autre qu’un véhicule d’images. Représentations dans lesquelles je ne me retrouve pas.

Je suis un être pluriel, en mouvement, coincé à l’intérieur d’une enveloppe standardisée et sexuée.
Le monde virtuel m’ouvre de nouvelles façons de m’approprier mon image et de la transformer. J’utilise naturellement ma caméra et les outils numériques pour déformer et restituer un nouveau corps.
 
Augmentée, hybridée, je ne suis plus seulement une femme, je suis un être « autre ».
 
Diplômée en ingénierie des images animées pour le spectacle vivant, je fonde le collectif pluridisciplinaire 1minute69 à Lille – créations numériques et installations interactives – dans lequel j’assure la direction artistique durant sept années. Spécialisée dans les univers immersifs où les corps deviennent objets d’hybridations et d’expérimentations, je conçois également des dispositifs numériques pour des compagnies de danse, de théâtre et de marionnette.
 
Fascinée par la Présence et l’Animé, je me forme à l’art du geste et du mouvement et deviens interprète-marionnettiste pour des compagnies internationales.
 
C’est en fabriquant ma première marionnette que j’ai été percuté par le bois.
Une matière, une odeur. Sensation de se connaître.
 
Je m’engage alors dans la pratique de la sculpture sur bois en taille directe aux ateliers des Beaux-Arts de Paris en me formant auprès de la sculptrice Sylvie Lejeune durant quatre années.
Je découvre la morphogenèse (étude de la naissance des formes) et étudie les différentes ontologies du monde (étude des êtres).
Un lent processus de déconstruction commence et un monde nouveau apparait.
Celui que je cherche depuis longtemps. Celui qu’on ne voit pas.
L’invisible.
Quelle est mon lien à la nature ? Au sauvage ?  L’invisible existe t’il ? De quoi est-il composé ? Quel est mon lien avec le sacré ?
 
Commence alors un travail d’exploration pour continuer de découvrir ce qui anime, au fond.
Comme si je m’étais oubliée, comme si j’étais recouverte de couches qui ne m’appartenaient pas.
Il me faut apparaitre, me dévoiler.

La taille directe consiste à sculpter sans maquette préétablie. Il s’agit d’enlever des strates du bois à l’aide d’un outil qu’on appelle une gouge. Rythmé, structurel et intemporel, ce geste manuel demande temps, rigueur et concentration.
Il n’y a pas de retour en arrière possible.
De ce geste ancestral pourrait jaillir une mémoire profonde, universelle ?

Dans toutes les civilisations, anciennes ou actuelles et dans toutes les religions, la question du rapport entre l’humain et l’animal est omniprésente. Les recherches scientifiques actuelles ouvrent de nouveaux questionnements concernant le vivant qui nous entoure. Le biomimétisme s’inspire des formes, matières, propriétés, processus et fonctions du vivant. Les recherches sur la génétique évoquent les mutations végétales-animales et la création de chimères, embryons humains-animaux à des fins médicinales. Le changement climatique pourrait aussi nous obliger à adapter nos corps à de nouvelles conditions de vies.

Je me demande alors que sera l’écriture des corps  de demain ?

Pour répondre à cette question je tente d’établir une passerelle entre le genre humain et le monde animal.
Ce serait un passage où les règnes se confondent.
Un lieu où les formes seraient l’écriture d’une mutation nécéssaire pour survivre.
L’atelier devient un espace sacré.
Là où récit et réalité cohabitent.
Fait de rituels, folies et joies.
Je taille sec.
Brut. Sans artifices.
Je taille comme je perçois le monde.
En quête de mémoires.
Celle du bois et la mienne, animal.
Une mémoire commune, d’entre deux-règnes.
J’entre alors dans un jeu de métamorphose avec le bois.
Qu’allons-nous devenir ensemble ?

Contact